Philippe Katerine, carte blanche à Niort : un musée prêt à se laisser déranger
- ER

- 22 hours ago
- 4 min read
J’imagine déjà la scène : au détour d’une vitrine sage du musée Bernard-d’Agesci, à Niort, un buste académique affublé d’un imperméable rose bonbon, un coin de salle envahi de dessins naïfs et d’objets trouvés, un haut-parleur qui murmure une rengaine absurde sur fond de flûte à bec. Derrière cette petite révolution poético-burlesque annoncée, un nom s’impose : Philippe Katerine.
Pour les 20 ans du musée niortais, l’enfant du pays – il est né à Thouars, à une heure de route – a été invité à imaginer une exposition carte blanche, visible du 16 septembre au 31 octobre 2026, comme l’a annoncé la communauté d’agglomération du Niortais dans les colonnes de la Nouvelle République. J’y vois tout de suite plus qu’un simple « coup » de communication : une manière très concrète de faire entrer l’esprit décalé de la chanson française contemporaine au cœur d’un musée généraliste, hybride, mi-beaux-arts mi-musée d’histoire naturelle.
Un musée en quête de modernité et d’audace
À Niort, ce Bernard-d’Agesci ouvert en 2006, déjà habitué aux ponts entre sciences, arts décoratifs et beaux-arts, avait présenté ces dernières années des expositions ambitieuses. Parmi elles, la mise en valeur de ses collections permanentes et des projets innovants comme celui autour de l’artiste Daniel Mar et de ses œuvres en papier avaient montré une volonté d’explorer des formats variés. L’arrivée récente d’un nouveau directeur, Grégory Pagano, préparait déjà le terrain à ce genre de croisements plus audacieux entre patrimoine local et création contemporaine.
Philippe Katerine : du musicien touche-à-tout à l’artiste plasticien
Je repense au parcours sinueux de Philippe Katerine, à cheval entre chanson, cinéma et arts plastiques, et tout s’imbrique naturellement dans cette carte blanche. L’auteur de « Louxor j’adore » n’a jamais caché son amour pour le dessin et la peinture ; il a déjà exposé ses œuvres, notamment à Paris ou à Nantes, et publié des recueils de dessins très personnels. Le voir convoqué dans un musée municipal des Deux-Sèvres, c’est presque un retour aux sources, une manière de renouer avec cette France de l’Ouest discrète dont il a gardé l’accent, l’ironie tendre et la fantaisie un peu provinciale.
Selon l’annonce de la collectivité niortaise, relayée par la Nouvelle République, il sera en résidence une dizaine de jours sur place pour créer des œuvres originales – dessins, peintures, sculptures – et imaginer des mises en scène avec la complicité de l’artiste Philippe Eveno. Ce dernier, peintre et plasticien familier des installations in situ, a déjà travaillé sur les jeux d’échelle et de perception dans divers lieux d’exposition ; savoir qu’il se glisse dans l’aventure me fait penser que ce ne sera pas simplement une suite de tableaux accrochés aux murs, mais plutôt un parcours narratif, presque théâtral, au milieu des collections permanentes.
Allier patrimoine local et innovation culturelle
La ville de Niort a l’habitude d’explorer des formats innovants avec ce musée, qu’il s’agisse de visites théâtralisées pour mieux faire connaître la figure de Bernard d’Agesci ou de projets numériques comme le Hackathon Musées 3.0, qui invitait déjà les habitants à s’approprier les lieux. Avec Katerine, ce sont cette fois les codes mêmes de la respectabilité muséale qui risquent d’être détournés : lui qui a décroché un César du meilleur acteur dans un second rôle pour « Le Grand Bain » en 2019 et qui a marqué les esprits lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024 par une apparition joyeusement déconcertante, débarque ici sur un terrain presque intime, à taille humaine.
La critique médiatique a souligné ce mélange unique de naïveté et de profondeur qu’il offre au public, le rendant accessible et attachant. Ce mélange est un atout précieux pour un musée local cherchant à renouveler son public.
Une invitation à la création locale et collective
Ce qui me frappe le plus dans cette carte blanche, c’est justement la place laissée aux autres. La communauté d’agglomération lance un appel aux artistes de la région – amateurs comme professionnels – pour participer à une présentation collective dont une salle entière sera consacrée aux œuvres retenues, choisies par Philippe Katerine lui-même via un appel à candidature tout l’été. Autrement dit, le chanteur-plasticien ne vient pas en star solitaire ; il arrive comme un curateur bienveillant, prêt à tendre la main à celles et ceux qui bricolent, sculptent, peignent dans des ateliers parfois précaires du Poitou.
C’est une démarche qui s’inscrit dans un mouvement plus large d’ouverture des musées à leur environnement immédiat, inspiré par des projets participatifs dans d’autres régions de France. En rapprochant art contemporain, chanson française et patrimoine local, cette initiative devrait encourager des publics souvent éloignés des musées à se sentir chez eux dans ces espaces.
Un pari culturel encourageant pour l’avenir
Dans une époque agitée, où l’on réclame à la culture d’être à la fois rentable, divertissante et irréprochable, ce pari niortais sur le grain de folie d’un artiste profondément enraciné dans la pop française ressemble à une forme de confiance. Confiance dans le public, capable de se laisser surprendre. Confiance dans un artiste qui ne prend pas les gens de haut. Et confiance, aussi, dans l’idée qu’un musée peut rester un lieu de transmission et d’émerveillement sans renoncer à un peu de fantaisie.
En attendant septembre 2026, nombreux seront les curieux et passionnés à suivre les communications du musée Bernard-d’Agesci et de la Communauté d’agglomération du Niortais, espérant que cette collaboration inédite marque le début d’une nouvelle ère d’échanges vivants entre musées, artistes et habitants.




Comments