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Camélia Jordana, face aux fantômes de la guerre dans « Les Tempêtes »

  • Writer: ER
    ER
  • 10 hours ago
  • 4 min read

Je revois encore le plan d’ouverture de « Les Tempêtes » : une lumière tamisée par la poussière, ces nuages de sable qui roulent au-dessus d’une ville sans nom, et la sensation étrange que les morts n’ont pas tout à fait trouvé leur place. Au milieu de ce paysage suspendu, Camélia Jordana avance comme si elle marchait à rebours du temps. Elle s’appelle Fajar, elle est morte depuis des années, tuée pendant une guerre civile que l’on devine proche de l’Algérie des années 1990, et pourtant elle revient, ramenée à la vie par une tempête de sable. Ce n’est pas un simple twist de science-fiction, mais la promesse d’un film hanté par ce que l’on refuse trop souvent à regarder : les disparus, les deuils étouffés, les silences qui rongent des familles et des pays entiers.

Un contexte historique douloureux transposé dans un pays imaginaire

À l’origine, la réalisatrice Dania Reymond souhaitait tourner en Algérie, son pays natal, pour ancrer frontalement cette histoire dans la « décennie noire ». Faute d’autorisation, le tournage s’est déplacé à Casablanca. Selon un article de Guillaume Loison dans Le Nouvel Observateur, les signes marocains ont été gommés, les lieux délocalisés dans un État fictif, comme si la guerre civile devenait un mal universel, exportable. Ce flou géographique amplifie l’atmosphère du film : tout y est reconnaissable et pourtant décalé, à la manière d’un rêve où les rues ressemblent aux nôtres sans l’être tout à fait.

Le passé politique est omniprésent — ces « repentis », ces anciens combattants, ces familles endeuillées que l’on croise furtivement — mais Reymond privilégie une approche intimiste. Elle filme les traces plutôt que les slogans, le poids des secrets plus que les discours officiels. Le personnage de Nacer, incarné par Khaled Benaïssa, est la parfaite métaphore de ce poids : un journaliste d’investigation marqué par la fatigue de ceux qui ont trop vu sans pouvoir vraiment parler. Il pensait avoir enterré Fajar, sa femme, et avec elle une partie de son histoire ; voilà qu’elle revient, comme si le pays lui-même refusait de tourner la page.

Un univers visuel poignant et un fantastique discret

Ce qui frappe dans les critiques autour de « Les Tempêtes », diffusé sur Ciné+ Festival et en replay sur myCANAL, c’est l’unanimité sur l’esthétique du film. Tous évoquent une matière visuelle cendrée, des lumières d’automne, une ville fatiguée où les personnages semblent vivre à huis clos, même en extérieur. Le Nouvel Obs parle même du « spleen d’une société tout entière » pour décrire cette ambiance lourde et mélancolique.

Plusieurs commentateurs rapprochent le film des œuvres comme Sixième Sens de M. Night Shyamalan, pour la façon dont les morts surgissent dans le quotidien, ou encore de Laura d’Otto Preminger, pour cette figure féminine défunte mais pleinement présente dans l’histoire d’amour. Loin de se limiter à une citation gratuite, ce fantastique discret est le moyen choisi par Reymond pour évoquer la guerre sans la montrer frontalement, pour suggérer l’horreur à travers ses rémanences. Ici, le fantastique incarne le déni fissuré d’une mémoire collective douloureuse.

Camélia Jordana : une présence silencieuse mais puissante

Dans ce dispositif, Camélia Jordana occupe une place singulière. Connue comme chanteuse engagée parfois au cœur de polémiques, elle transcende ici sa notoriété musicale pour offrir une performance cinématographique tout en retenue. Elle existe d’abord par sa présence, sans recours à de grands discours.

Fajar n’est ni un fantôme vengeur ni une métaphore simpliste, mais une jeune femme arrachée à sa vie conjugale, à son enfant, à son pays, projetée dans un présent où son visage est une blessure mal cicatrisée. Son retour n’est pas un miracle mais une épreuve : comment aimer un homme qui a reconstruit une nouvelle vie sans elle ? Comment respirer dans un pays qui préfère oublier les circonstances de sa mort ? Par son regard et ses silences, Jordana incarne cette douleur contenue, cette mémoire vive qui refuse l’oubli, en accord avec son engagement artistique et politique.

Des retrouvailles poignantes entre vivants et disparus

Dania Reymond orchestre un ballet discret de vivants et de morts : les tempêtes de sable ne ramènent pas seulement Fajar, mais réveillent d’autres victimes de la guerre civile, revenues pour un temps indéfini. Ces scènes, qualifiées de presque documentaires, illustrent les retrouvailles entre disparus et proches, évoquant les témoignages poignants sur les disparitions forcées en Algérie : des mères attendant un corps jamais rendu, des familles suspendues entre rumeur et espoir.

En créant un pays imaginaire, Reymond élude les procès en reconstitution historique pour élargir sa fable à toutes les sociétés marquées par des guerres fratricides. La réconciliation officielle ne suffit pas à apaiser les maisons, le film témoigne de cette dimension universelle, qui résonne notamment avec les conflits actuels du Maghreb et du Moyen-Orient.

Une œuvre au carrefour de politique, mémoire et art

Le choix de Camélia Jordana dans ce rôle symbolique s’inscrit dans un contexte où les débats sur la mémoire coloniale et les relations franco-algériennes sont vifs. Porter Fajar, cette femme revenue d’outre-tombe, c’est offrir un visage aux oubliées de l’Histoire officielle, sans pour autant tomber dans une démonstration militante. La politique s’incarne par les corps, les silences, cette maison où Nacer demeure enfermé dans sa culpabilité.

La diffusion du film sur Ciné+ Festival un lundi de juillet constitue un rendez-vous essentiel, loin des blockbusters d’été ou des films de festival confidentiels. « Les Tempêtes » s’inscrit dans la mouvance du cinéma francophone qui explore de plus en plus le fantastique pour évoquer la mémoire, à l’image d’œuvres issues du Maghreb ou du Moyen-Orient.

Grâce à cette exposition sur myCANAL, « Les Tempêtes » trouve une seconde vie, touchant un public plus large que celui des salles d’art et essai. À moyen terme, c’est aussi un tremplin pour Dania Reymond, qui s’affirme comme une voix singulière du cinéma d’auteur capable de conjuguer genre et matière politique.

Quant à Camélia Jordana, de « Le Brio » à « Les Tempêtes », elle confirme sa volonté de ne pas se laisser enfermer dans une seule étiquette — musicale ou idéologique. Le pays sans nom du film, ainsi que ce qu’il choisit d’ensevelir ou de laisser ressurgir, restent volontairement dans l’ombre : c’est cette ambiguïté qui fait la beauté et la force du film, qui accepte que certains fantômes demeurent à nos côtés, témoins d’une paix toujours fragile et en devenir.

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