Au Rosebud avec Benjamin Biolay, quand “Le Disque bleu” déteint sur Paris
- ER

- Apr 25
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Il est un peu plus de 18 heures au Rosebud, ce bar américain discret coincé entre deux immeubles du Montparnasse. La lumière bleuit les boiseries, les verres tintent doucement, et derrière le comptoir, un serveur dépose un sous-bock au millimètre près, comme un rituel. Face à moi, au fond de la salle, Benjamin Biolay n’est pas là ce soir, mais j’ai l’impression de l’entendre quand la sono lance en sourdine Chanson de pluie, tirée de son double album Le Disque bleu, sorti à l’automne 2025. Depuis quelques semaines, les articles s’enchaînent, les radios décortiquent les paroles, et les salles se remplissent pour cette nouvelle tournée au long cours qui traverse 2026. En repensant au portrait du Temps publié le 20 avril 2026, où il confie « ne pas vouloir avoir à choisir entre petits fachos et grands fachos », je mesure à quel point ce disque, loin d’être un simple exercice de style sud-américain, s’est imposé comme un révélateur d’époque. Biolay y mêle pluie et azur, mélancolie française et sensualités océanes, tout en gardant un œil lucide sur le « marigot politique ». Qu’un chanteur de sa génération devienne, presque malgré lui, une sorte de chroniqueur affectif de la France contemporaine, ça m’intrigue, et j’ai eu envie de remonter le fil de ce moment précis de sa carrière, alors que sa musique déborde des enceintes pour investir les journaux, les scènes, et désormais ce Rosebud dont il est devenu l’un des patrons.
Le Disque bleu : un album double entre Paris et Buenos Aires
Je reviens d’abord au disque, à ce fameux Le Disque bleu que beaucoup décrivent comme l’un de ses plus ambitieux. Sur les sites de streaming, la pochette azurée s’est imposée depuis le 16 octobre 2025, et la Fnac en recense déjà des dizaines d’avis enthousiastes, saluant autant la beauté des chansons que l’élégance de l’édition limitée. Le disque est double, vingt-quatre titres, 1 h 26 de musique ; un format que d’autres auraient jugé déraisonnable, là où Biolay y voit, comme il l’explique à La Presse de Montréal, une manière d’embrasser son amour de la guitare, de Gainsbourg et de la bossa nova, quitte à faire cohabiter morceaux évidents et « petits tableaux d’art contemporain ». Le site L’Essentiart, de son côté, parle d’un pont merveilleusement assumé entre chanson française et bossa nova, allant jusqu’à convoquer Histoire de Melody Nelson dans la filiation. J’écoute Morpheus Tequila en lisant ces lignes ; l’emprunt à Gainsbourg saute aux oreilles, presque provocateur, comme si Biolay acceptait enfin ce parallèle qu’on lui colle depuis vingt ans pour mieux en jouer.
Dans la presse française, l’album est souvent décrit comme un voyage entre deux rives, Paris et Buenos Aires, jour et nuit, hiver et été, comme le résume Leclerc de la Fnac : deux volets intitulés Résidents et Visiteurs, l’un plus ancré, l’autre plus flottant, qui se répondent en miroir. Weculte y voit « une odyssée poétique et sensible entre deux rives de l’Atlantique », un disque-monde où se croisent bossa, folk, rock et orchestrations de cordes et de cuivres. En filigrane, on retrouve ce mélange de trash et d’élégance que Le Temps pointe dans son article, ce goût du romanesque un peu déglingué, qui fait naître des titres comme Mauvais garçon ou Tout nu et tout mouillé au milieu de ballades infiniment plus tendres.
Tout cela ne serait pourtant qu’un beau paysage sonore sans l’ancrage très concret de ce qu’il chante : la pluie qui n’en finit pas, les amours cabossées, Paris dont il veut partir avant de l’embrasser à nouveau, comme dans Adieu Paris, ou encore la peur sourde du temps qui passe. Dans une interview pour Diverto, Biolay évoque Le penseur, portrait d’un homme qui célèbre les bonheurs simples de la vie et n’a pas envie de mourir, assumant ce mélange d’angoisse et de gratitude. Quand il parle de Paris comme d’une ville « magnifique » mais parfois pesante, j’entends aussi le reflet d’un pays qui doute de lui-même. Et c’est sans doute là que l’actualité se glisse : chez Biolay, la météo intérieure n’est jamais totalement détachée du climat politique.
Une prise de position politique dans un paysage divisé
Ce climat, je le retrouve dans les réactions suscitées par sa phrase reprise partout après l’interview au Temps : « Je ne veux pas avoir à choisir entre petits fachos et grands fachos », lâche-t-il pour résumer son malaise face au paysage politique actuel. Sur X (ancien Twitter), des extraits de l’entretien tournent en boucle, certains saluant un refus des caricatures, d’autres lui reprochant une forme de renvoi dos à dos. Les uns rappellent son attachement déclaré à Sète et à la gauche, relayé par Gala quand il évoque son candidat préféré pour les municipales locales en dénonçant ceux qui « tapent sur LFI à longueur de journée » sans programme. Les autres s’agacent de ce qu’ils perçoivent comme une posture d’artiste « au-dessus de la mêlée ».
Ce qui m’intéresse, au-delà de la polémique fugace, c’est la place singulière qu’il occupe : parolier et mélodiste respecté, mais aussi désormais bistrotier très concret, propriétaire du Rosebud avec six proches dont Chiara Mastroianni, Melvil Poupaud et Mathieu Demy, comme l’ont raconté Le Temps, Libération et Purepeople. Le Petit Futé décrit ce bar comme un refuge d’habitués, sauvé par un petit groupe d’artistes attachés à l’âme des lieux. À sa façon, ce geste très concret – reprendre un bar historique plutôt que lancer un énième concept branché – en dit autant sur sa vision du monde que ses punchlines politiques : préserver un lieu à taille humaine, un endroit où l’on écoute encore des disques en entier et où les conversations durent plus que trois stories.
Tournée et réception : un compagnon de route pour la France contemporaine
Pendant ce temps, sur scène, Le Disque bleu continue d’écrire son histoire. Les concerts se succèdent : Grand Rex à Paris le 9 mars 2026, capté en vidéos par des fans émus, Cirque Royal de Bruxelles, Metz, Tournai, Mérignac. Les programmateurs annoncent déjà la suite : salles de théâtre au printemps 2026, puis Zéniths et grandes jauges à l’automne, en France et en Belgique, comme le détaille Décibels Productions, relayé par Ticketmaster et l’Ancienne Belgique. RTL et Franceinfo, de leur côté, reviennent sur son parcours prolifique et cette manière d’écrire « des chansons qui font l’actu » sans jamais sacrifier la pudeur.
Je regarde quelques extraits filmés sur smartphone : un rappel où il enchaîne Soleil profond, Les joues roses et Comment est ta peine ?, repris en chœur, comme un condensé de ces dernières années. Dans les yeux des spectateurs, je lis quelque chose qui dépasse le simple plaisir d’entendre ses morceaux préférés : la sensation d’avoir trouvé un compagnon de route dans ce drôle de début de décennie, quelqu’un qui, à sa manière, met de la beauté « là où il n’y en a plus », pour reprendre le titre d’une autre chanson captée à Mérignac.
Entre pluie et nuances, la force du détail
Alors, que reste-t-il quand on éteint les amplis et que l’on ressort dans la nuit parisienne ? Je repense à cette pluie omniprésente dans Le Disque bleu, à cette façon qu’il a de la transformer en motif presque consolant. Sur Facebook, le jour de la sortie de l’album, Biolay souhaitait à ses auditeurs « une journée aussi belle et bleue que possible » en leur dédiant ces nouvelles chansons.
Il y a chez lui une forme de romantisme tenace, mêlée de lucidité, qui me semble précieuse à l’heure où tout nous pousse à la dérision permanente. Les critiques parlent de « générosité rare » (Zikeo, L’Essentiart, Fnac) et de voyage « surprenant et poétique », certains redoutant la longueur du projet avant de reconnaître qu’il tient par sa cohérence émotionnelle. Cette cohérence, je la retrouve aussi dans le fait qu’il vive, littéralement, entre plusieurs ports d’attache : Paris, Sète, l’Amérique du Sud fantasmée, le vieux bar du XIVe.
C’est peut‑être là que se joue l’actualité profonde de Benjamin Biolay en ce printemps 2026 : moins dans une énième déclaration politique que dans ce lien obstiné qu’il tisse entre les gens, les lieux et les chansons. Dans une époque saturée de slogans, il choisit de rester du côté du détail : une paire de lunettes fumées pour se protéger du trac, un bar sauvé de la disparition, une bossa un peu penchée qui parle de la pluie et du doute, un refrain qui accompagne en voiture ou dans le métro.
En sortant du Rosebud, je lève les yeux vers un coin de ciel qui a viré au bleu pâle. J’emporte avec moi cette impression d’avoir approché, par la musique et par les mots, un artiste qui préfère encore la nuance au vacarme, et qui continue, disque après disque, tournée après tournée, à chercher comment rester élégant sans renoncer à nommer la part de trash du réel.




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