15 décembre 2025
E.Rials, rédacteur
Jean-Louis Aubert à Paris La Défense Arena : une nuit électrique pour fêter cinquante ans de rock

Trois heures de vertige sous le dôme, entre souvenirs, amitiés et envie farouche de continuer
Je connais peu d’artistes capables, à 70 ans passés, de faire oublier le poids des années dès les premières mesures. Ce samedi 13 décembre, à Paris La Défense Arena, Jean‑Louis Aubert a fait bien plus que “remplir une salle” : il a transformé un hangar à mégaspectacle en grand salon d’amis, branché sur 50 ans de rock français en prise directe avec le présent.[1][2]
Dès l’entrée dans l’Arena, on sent que ce n’est pas une date de plus sur un planning de tournée. Les affiches “PAFINITOUR”, clin d’œil à son nouvel album Pafini, annoncent la couleur : ce n’est évidemment pas fini.[3] Devant moi, une file bigarrée : couples qui ont connu Téléphone au lycée, parents qui ont transmis “Voilà, c’est fini” comme un héritage, trentenaires venus vérifier ce que signifie “légende” quand elle se conjugue au présent. La promesse est simple et énorme à la fois : “50 ans avec vous”. Le concert de ce soir doit en être l’apothéose.
Quand les lumières s’éteignent, l’Arena bascule d’un coup dans l’intimité. Une silhouette fine, un sourire malicieux, guitare en bandoulière : Aubert arrive comme on rejoint des copains à une fête, plus que comme une star qui “entre en scène”. La première décharge électrique vient d’un de ces classiques qu’on connaît tous, même quand on croit ne pas être “fan”. C’est là qu’on mesure sa force : chaque riff est une madeleine sonore, chaque refrain une petite biographie collective. On ne “revoit” pas seulement des chansons, on se revoit soi-même à travers elles.
Ce qui frappe très vite, c’est l’énergie. Sur d’autres dates du Pafini Tour, de Brest Arena aux Nuits de Fourvière, ceux qui l’ont vu parlent d’un show de plus de deux heures et demie, tenu à un rythme que bien des artistes plus jeunes pourraient lui envier.[4][5] À La Défense Arena, il pousse encore plus loin : environ trois heures de musique, sans ce relâchement qu’on sent parfois dans les très grands formats. Il court, il saute, il s’amuse avec les écrans géants, comme si la scénographie spectaculaire n’avait de sens que pour amplifier ce que le groupe joue vraiment, là, à quelques mètres de nous.
Car c’est bien un groupe, au sens plein du terme. Après l’expérience plus dépouillée de l’OLO Tour, où il était seul en scène,[3] Aubert revient cette fois entouré d’un band qui densifie tout : guitares qui se répondent, section rythmique qui creuse le sillon, arrangements plus larges qui habillent les nouveaux titres de Pafini autant qu’ils revitalisent les classiques. On sent la jubilation du collectif, cette joie simple de “jouer ensemble” qui était déjà au cœur de Téléphone et qui irrigue encore son rock d’aujourd’hui.
Le concert est construit comme un voyage à travers un répertoire qui a fini par se confondre avec l’histoire intime de beaucoup de Français. Les titres emblématiques sont là, bien sûr, mais rarement livrés en pilotage automatique. Il y a toujours un pont rallongé, un couplet murmuré, une adresse au public qui casse la distance. À plusieurs reprises, je surprends autour de moi des gens qui chantent en chœur sans même regarder les écrans de paroles. Ce n’est pas du “karaoké géant”, c’est une mémoire collective qui se réactive, génération après génération.
Et puis il y a les invités. Vianney, Louane, Raphaël, -M- rejoignent tour à tour Jean‑Louis Aubert, comme autant de fils et filles spirituels venus saluer l’aîné qui a ouvert la voie.[6] Chacun apporte sa couleur : douceur lumineuse avec Louane, ferveur pop avec Vianney, mélancolie élégante avec Raphaël, déflagration ludique avec -M-. Ce ne sont pas des apparitions décoratives, mais de vrais moments de partage où l’on voit, très concrètement, comment son écriture a nourri plusieurs générations d’artistes français. Quand les voix se mêlent sur un refrain que tout le monde connaît, la scène devient un miroir de la chanson française des quarante dernières années.
Ce qui m’intéresse le plus, pourtant, ce n’est pas seulement l’icône, mais l’homme derrière ces tubes. Sur son nouvel album Pafini, Jean‑Louis Aubert laisse déjà filtrer des inquiétudes citoyennes, une attention aux secousses du monde, loin du simple “best of de stade”.[7] En concert, ces préoccupations ne se transforment pas en discours lourds ou en leçon de morale ; elles s’insinuent plutôt dans quelques mots, une dédicace à ceux “qui tiennent bon”, un clin d’œil à l’époque qui file trop vite. Le rock reste pour lui ce “plus léger des arts” dont il parlait récemment, mais cette légèreté ne veut pas dire superficialité.[8] Elle ressemble plutôt à une façon de tenir debout, ensemble, malgré le tumulte.
Il y a ce moment, par exemple, où il s’arrête pour raconter brièvement un souvenir de tournée, une salle de province, un échange avec un fan qui l’écoute “depuis toujours”. On sent poindre l’émotion, mais jamais l’auto‑célébration. Loin de se poser en statue, Aubert reste ce type un peu dégingandé qui s’étonne sincèrement d’être encore là, à remplir les plus grandes salles d’Europe, et de voir autant de visages jeunes chanter des morceaux écrits avant leur naissance.[1][2] C’est peut‑être cela, la vraie réussite de cette soirée : prouver que son rock n’est pas un patrimoine sous cloche, mais une langue encore vivante.
Scéniquement, le dispositif est à la hauteur du lieu : écrans panoramiques, lumières qui sculptent l’espace, images qui jouent autant sur la nostalgie (archives, silhouettes, routes de nuit) que sur la modernité graphique. Pourtant, ce luxe visuel ne prend jamais le pas sur la musique. La mise en scène accompagne, souligne, parfois bouscule, mais elle ne masque pas l’essentiel : un groupe qui joue vraiment, un chanteur qui porte encore la salle à la seule force de sa voix légèrement voilée et de son urgence intacte.[9][3]
Au fil des rappels, on comprend que le “Pafini” du titre n’est pas une pirouette, mais une profession de foi. Non, ce n’est pas fini, tant que ces chansons continuent de circuler entre la scène et le public, tant que des milliers de personnes acceptent de ranger pour une soirée leurs notifications pour lever les bras sur un refrain. À l’heure où la musique se consomme à la chaîne, dans le flux anonyme des plateformes, voir un artiste de 70 ans tenir trois heures de concert, entouré de jeunes invités qui revendiquent son héritage, a quelque chose de rassurant : certaines histoires ne se terminent pas, elles se transmettent.
En quittant Paris La Défense Arena, tard dans la nuit, je repense aux fans de Brest qui parlaient d’un show “sublime” et remerciaient simplement “Monsieur Aubert”.[4] Ce samedi à Nanterre, j’ai vu la même gratitude flotter dans l’air. Pas seulement pour les souvenirs, mais pour cette manière rare de nous rappeler que le rock peut encore être une fête, un refuge et un espace de fraternité, tout à la fois. À la sortie, une jeune femme explique à son père qu’elle va “mettre Pafinien boucle” sur le chemin du retour. Il sourit, un peu ému. La boucle est bouclée : l’histoire continue.
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