MC Solaar : le « Cinquième As » rejoue la partie, un quart de siècle plus tard
- ER

- Jul 25
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Je me souviens très précisément de l’endroit où j’ai entendu pour la première fois « Solaar pleure » : un autoradio fatigué, un soir de pluie sur le périphérique, ces cordes presque cinématographiques qui déchiraient la nuit, et la voix de Claude M’Barali qui transformait la grisaille en poésie grave. Vingt-cinq ans plus tard, ce même morceau ressort en vinyle crème ultra-collector, et je me surprends à ressentir la même petite secousse intérieure. Le 18 septembre 2026, Warner Music France réédite en effet « Cinquième As », l’un des sommets absolus de la carrière de MC Solaar, en plusieurs formats limités, comme un hommage à un âge d’or du rap français qui continue d’aimanter plusieurs générations.
Cette date, je la vois déjà entourée sur les agendas des trentenaires et quarantenaires qui ont usé le CD d’origine, mais aussi sur ceux des plus jeunes qui ne connaissent l’album qu’à travers des playlists et des vidéos YouTube. Quand j’ai commencé à vérifier cette annonce, de Hip Hop Corner à d’autres médias spécialisés, en passant par les fiches de précommande de la Fnac et de Warner, une chose sautait aux yeux : partout, le même mot revenait, « monument ». Et c’est peut-être ce que raconte le mieux cette réédition : la manière dont un disque sorti en février 2001 a pris, au fil des ans, la dimension d’un classique presque patrimonial.
MC Solaar au tournant des années 2000 : une maturité artistique affirmée
Pour comprendre pourquoi ce retour en bacs prend une telle ampleur, je me suis replongé dans ce qu’était MC Solaar au tournant des années 2000. Ce n’était pas seulement l’auteur de « Bouge de là » ou de « Caroline », ces tubes de la première vague rap qu’on ressort à chaque best of télé. Avec « Cinquième As », paru après une rupture douloureuse avec Polydor et une arrivée chez Warner, Solaar devient pour la première fois directeur artistique de son propre album. Il choisit ses compositeurs, alors peu connus, contrôle les arrangements, impose ce mélange de cordes quasi symphoniques et de rythmes hip-hop qui donne à l’album ses allures de bande originale d’un film intérieur.
À l’époque, la presse rap comme la presse généraliste insiste sur cette bascule vers la « maturité », ce mot un peu galvaudé qui prend ici tout son sens : le disque est à la fois très accessible et d’une densité d’écriture rare. Les chiffres confirment le sentiment : double disque de platine, environ 600 000 exemplaires vendus en France, ce qui en fait l’un des disques de rap les plus vendus de l’histoire du pays.
Analyse des morceaux clés et leur impact culturel
Quand je parcours les archives et les rétrospectives, je tombe toujours sur les mêmes repères : « Solaar pleure » en premier single en janvier 2001, cette radiographie mélancolique d’un monde déjà abîmé par la pauvreté et les fléaux sociaux ; « Hasta la Vista », sorti en mai, qui devient son premier numéro un en France et fait danser même ceux qui prétendent ne pas aimer le rap ; puis « La Belle et le Bad Boy », qui s’envole vers les États-Unis grâce à la scène finale de « Sex and the City », avant de réapparaître dans « True Blood ».
Entre ces jalons très visibles, l’album regorge de pépites – « Baby Love », « RMI », « Le Cinquième As », « Si je meurs ce soir » – qui témoignent de cette façon très particulière qu’a Solaar de manier la langue française : jeux de mots, allitérations, tendresse et gravité mêlées, le tout sans jamais céder au cynisme.
La réédition 2026 : formats collector et stratégies pour différentes générations
Ce 18 septembre 2026, Warner ne se contente pas d’un simple repressage discret. Je me suis penché sur le détail des formats annoncés, tel un disquaire compulsif devant son tableau Excel. Il y a d’abord cette édition internationale « Fifth Ace », un double vinyle crème, tirage ultra-limité de la version export de l’album, avec des titres exclusifs qui n’avaient jamais circulé en France dans ce format : le genre d’objet qui fera flamber les discussions de collectionneurs sur les forums spécialisés.
Vient ensuite un double vinyle couleur or, en édition limitée Fnac, avec la pochette d’origine et une nouvelle gravure gatefold qui joue à fond la carte du bel objet, à mi-chemin entre souvenir d’adolescence et pièce de musée. Pour ceux qui veulent simplement retrouver le cœur de l’album sans surenchère, un double vinyle noir 140g propose l’édition standard, sobre, efficace, presque humble.
Enfin, la version 2 CD Digipak, elle aussi en tirage limité, promet sur un second disque des versions rares et inédites en France, de quoi redécouvrir certains titres sous une lumière légèrement différente. Cette réédition est pensée autant pour les anciens qui veulent l’objet que pour les nouveaux venus qui n’ont jamais tenu un CD de MC Solaar entre les mains.
Un contexte contemporain et l'héritage durable
Ce qui me frappe, en lisant les réactions et en parlant avec quelques fans de la première heure, c’est la dimension presque symbolique de cette ressortie. Nous sommes en 2026, à un moment où le rap français se déchire régulièrement autour de la question de l’authenticité, des streams truqués, des certifications gonflées et même, désormais, de morceaux générés par intelligence artificielle.
Voir revenir « Cinquième As » sous forme d’un bel objet physique a quelque chose de rassurant, presque de pédagogique : une piqûre de rappel de ce qu’est une œuvre pensée pour durer, bâtie sur des textes, une vision, une plume. Quand je réécoute aujourd’hui l’album, il n’a pas pris une ride, non pas parce qu’il serait « intemporel » au sens marketing du terme, mais parce qu’il s’ancre dans une humanité qui ne passe pas de mode : le doute, la mélancolie, le goût du jeu avec les mots et cette manière de parler du réel sans l’écraser sous le slogan.
La ressortie de « Cinquième As » s’inscrit aussi dans un mouvement plus large : depuis quelques années, toute une partie de « l’ancienne école » reprend le micro, réédite ses classiques, remplit des Zénith entiers avec des tournées anniversaires. Pourtant, l’album de MC Solaar occupe une place à part, presque charnière, entre la première vague rap et une génération plus pop, plus ouverte, dont il sera souvent cité comme influence.
Une invitation à redécouvrir une œuvre majeure du rap français
Je me demande ce que ressentira un adolescent de 15 ans qui, en septembre, tombera par hasard sur la pochette au détour d’un rayon ou d’une recommandation en ligne, et posera l’aiguille sur « Solaar pleure » comme je l’ai fait, moi, au début des années 2000. Peut-être qu’il n’entendra pas les mêmes choses, qu’il n’aura pas les mêmes références, mais il y a fort à parier qu’il reconnaîtra, lui aussi, cette densité de langue, cette élégance discrète qui fait qu’un simple disque de rap peut, parfois, toucher au grand art.
À l’heure où l’on parle beaucoup d’algorithmes et de contenus jetables, cette réédition me semble poser une question toute simple : qu’est-ce qu’on choisit de transmettre ? En ressortant « Cinquième As » avec autant de soin, Warner, mais aussi les disquaires, les journalistes, les fans qui relaient l’information sur les réseaux, font un pari : celui qu’un album de rap français de 2001 mérite d’être transmis comme on transmet un roman, une pièce de théâtre ou un recueil de poésie.
Le 18 septembre 2026 sera, pour certains, un rendez-vous nostalgique, l’occasion de remettre la main sur un disque perdu au fil des déménagements. Pour d’autres, ce sera une première fois. Entre ces deux pôles, je vois se dessiner une continuité : celle d’une chanson française qui, par le rap, a trouvé une nouvelle façon d’habiter la langue, de dire le monde sans renoncer à la musicalité.
Je ne sais pas encore quelle édition je choisirai – le vinyle or me fait de l’œil, mais le Digipak rempli d’inédits parle à mon côté archiviste – ; je sais en revanche que je ressentirai une petite émotion en ouvrant le blister, en glissant le disque sur la platine ou dans le lecteur. Il y a des gestes qui valent profession de foi : prendre le temps d’écouter un album entier, d’un bout à l’autre, en laissant la plume de MC Solaar faire son travail de couture fine entre passé et présent.
Et si cette réédition nous invite à quelque chose, c’est peut-être à cela : retrouver, au milieu du vacarme, le goût d’une œuvre qui se reçoit dans le silence attentif, piste après piste.




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