Dominique A boycotte l’Olympia : quand la chanson française prend le maquis
- ER

- Apr 30
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Sur la photo qu’il poste ce 28 avril 2026, ce sont quatre mots, noirs sur fond blanc : « No more BolloRelay ». J’ai beau connaître depuis longtemps le ton feutré, presque chuchoté, de Dominique A, je lis cette image comme un coup de poing sur la table. Le chanteur nantais, 57 ans, l’un des artisans les plus discrets et les plus respectés de la chanson française, annonce qu’il ne jouera plus à l’Olympia ni au Casino de Paris, deux salles emblématiques passées, via Canal+ et Lagardère, dans l’orbite de Vincent Bolloré.
Dans le même mouvement, il explique qu’il boycotte aussi à titre personnel les boutiques Relay des gares et aéroports, contrôlées elles aussi par une filiale du groupe Lagardère. Derrière ce geste, il y a une histoire très simple : celle d’un artiste qui dit stop, un soir de train, en traînant une fois de trop dans les rayons presse d’un Relay.
Le déclic d'un artiste engagé
Il raconte sur ses réseaux qu’il aimait arriver en avance à la gare pour fouiller les magazines, flairer les couvertures, comme des milliers de voyageurs anonymes. Puis, ces derniers mois, l’enseigne a changé de visage à ses yeux : non plus un refuge de papier, mais un maillon de plus dans la chaîne d’influence d’un milliardaire accusé de faire le lit du Rassemblement national. « Ça suffit », écrit-il.
Je ne peux pas m’empêcher d’imaginer la scène : Dominique A, sac sur l’épaule, billet glissé dans un livre, qui relève la tête du rayon littérature pour faire le lien entre Relay, l’Olympia, le Casino de Paris et la maison Grasset. Car c’est bien l’« affaire Grasset » qui sert de déclencheur à cette rupture publique.
L’affaire Grasset et la concentration des médias
Après le limogeage d’Olivier Nora, patron historique de Grasset, par le groupe Hachette contrôlé par Vincent Bolloré, près de deux cents auteurs et autrices ont signé une lettre dénonçant une dérive autoritaire dans l’édition. Emmanuel Macron lui-même a pris la parole pour défendre le « pluralisme » dans le monde du livre, un mot rare dans la bouche d’un président à propos d’un groupe privé.
Dans ce climat, le post de Dominique A vient s’ajouter à un grondement qui dépasse largement sa seule carrière. D’autant que l’homme n’est pas un novice en matière d’engagement : il a récemment signé une tribune « Pour un front culturel anti-RN » dans les colonnes des Inrockuptibles, aux côtés d’autres artistes inquiets de la montée de l’extrême droite.
Symboles et enjeux d’un boycott
Soudain, l’histoire très parisienne de deux salles de concert et d’une chaîne de kiosques à journaux s’imbrique dans quelque chose de plus vaste : la question de savoir qui tient le robinet des récits, des chansons, des livres, des images.
Quand je remonte le fil des faits, l’onde de choc de cette décision devient plus nette. Dans son message, repris par 20 Minutes et Yahoo Actualités à partir de la dépêche originale, Dominique A précise : « En tant qu’artiste, j’ai décidé de ne plus me produire dans les salles parisiennes que possède également Monsieur Bolloré, telles l’Olympia ou le Casino de Paris ». L’Olympia où il a chanté pour la première fois en 1996 et où il est encore monté en 2023 pour défendre son quinzième album, « Le Monde réel », devient d’un coup une scène interdite.
Le Casino de Paris, autre institution rive droite, subit le même sort. Ces deux lieux ne sont pas de simples adresses dans un carnet de tournée : ce sont des jalons symboliques d’une carrière. La DH, en Belgique, rappelle qu’il s’y est produit à trois reprises depuis 1996 et que son nom en lettres rouges sur la façade faisait partie de ces rêves que partagent tant de chanteurs francophones.
Renoncer à ces scènes, ce n’est pas un caprice « radical chic », c’est un sacrifice artistique et économique assumé.
La colère froide d’un artiste pudique
Dans le même texte, l’auteur du « Courage des oiseaux » étend son refus : il boycotte Relay, ces boutiques de gare qu’il décrit comme appartenant à « un milliardaire d’extrême droite qui met tout en œuvre pour que le Rassemblement national accède au pouvoir, de manière de plus en plus volontariste », selon les citations rapportées par 20 Minutes et Les Inrockuptibles. La formule est cash, inhabituelle chez ce musicien souvent pudique, presque ascétique dans ses interviews. Il y a là quelque chose de l’ordre de la colère froide.
Réactions et portée pédagogique
Sur le site belge de la DH, je lis les réactions de ses fans, qui, eux aussi, prennent conscience de la cartographie Bolloré : « J’ignorais que Bolloré possédait l’Olympia et le Casino de Paris », « Institution ou pas, pas d’Olympia », « Terminé pour nous aussi l’Olympia ». La décision d’un seul artiste déclenche un effet pédagogique : elle dessine sous nos yeux les lignes parfois invisibles de la concentration médiatique.
D’autres médias, comme Presse-Océan à Nantes ou Ouest-France, relaient l’initiative en insistant sur l’ancrage local du chanteur, enfant de la région qui choisit de défier l’un des plus puissants groupes français. Le site Politique-France va plus loin et parle d’« art sous pression de l’extrême droite économique », présentant le boycott de Dominique A comme un geste de résistance culturelle face à la concentration du pouvoir médiatique.
En filigrane, l’article rappelle le limogeage d’Olivier Nora, la mobilisation des auteurs de Grasset et la mise en garde du chef de l’État contre une dérive contraire au pluralisme. Tout cela crée un faisceau : Relay, Grasset, Canal+, Lagardère, l’Olympia, le Casino de Paris, les chaînes de télé et de radio… et au centre, un même actionnaire.
Dominique A, une carrière marquée par la fidélité artistique
L’histoire de Dominique A à l’Olympia, elle, ne date pas d’hier. Quand il y chante pour la première fois, en 1996, il vient d’installer une manière nouvelle de faire sonner la chanson française : minimalisme électrique, poésie du quotidien, voix blanche qui refuse l’esbroufe.
Il a écrit pour Étienne Daho, Jane Birkin, Alain Bashung, autant de figures de la pop hexagonale qui ont elles-mêmes foulé cette scène mythique. En 2023, quand il revient boulevard des Capucines pour fêter les 130 ans de la salle avec « Le Monde réel », l’Olympia a déjà basculé depuis longtemps dans la galaxie Vivendi, puis Canal+ ; mais la prise de contrôle renforcée par Bolloré et la crise Grasset n’ont pas encore atteint ce point de rupture intime que le chanteur décrit aujourd’hui.
Ce n’est donc pas un boycott impulsif, c’est un lent basculement, nourri par l’actualité et par une forme de cohérence personnelle.
Un geste à portée symbolique pour la culture
Comment lire ce geste, maintenant que la vague de réactions commence à retomber ? Je m’interroge en regardant circuler, sur les réseaux sociaux, les posts de fans prêts à renoncer eux aussi à l’Olympia, au Casino de Paris, parfois même à leurs achats chez Relay.
La DH souligne qu’à ce stade, aucun autre artiste de premier plan n’a publiquement emboîté le pas à Dominique A, même si beaucoup saluent sa prise de parole. Un des commentaires relayés par le quotidien belge résume bien le dilemme : « C’est plus compliqué de boycotter des salles de spectacles, car les artistes n’ont pas toujours le choix et ne sont pas responsables, mais j’apprécie ceux qui peuvent le faire. »
Derrière cette phrase, je vois les réalités concrètes d’une tournée : les contrats, les jauges, les équipes à faire vivre, les tourneurs qui composent avec un parc de salles déjà très concentré. Boycotter l’Olympia, c’est renoncer à un symbole mais aussi à une vitrine internationale, à une date qui fait rayonner une tournée entière.
Alliances artistiques et perspectives
En même temps, je ne peux m’empêcher de penser que ce sont justement les artistes comme Dominique A, solidement installés, reconnus pour la qualité de leur œuvre, qui peuvent se permettre d’ouvrir la marche. Lui vient de partager au Printemps de Bourges, mi-avril, une création commune avec son ami de longue date Philippe Katerine, autre franc-tireur de la chanson.
On imagine sans peine ces deux-là, en coulisses, parlant de politique culturelle autant que de riffs de guitare. La prise de position d’un artiste n’a pas la force de loi, elle n’impose rien à personne. Mais elle ouvre un espace moral : celui d’une réflexion sur la responsabilité de chacun dans les circuits de l’argent et des idées.
Les combats culturels face aux enjeux politiques
Le site Politique-France rappelle que des campagnes comme #StopBolloré ou des collectifs pour une « culture libre » se structurent depuis plusieurs années, souvent loin des grands plateaux télé. Le geste de Dominique A leur offre un visage connu, une voix qui porte au-delà des cercles militants.
Je repense aussi à ce qu’il écrivait déjà, en 2018, dans ses chansons sur le « monde réel » et la tentation du repli, à cette façon qu’il a de parler de politique sans jamais prononcer de slogans. Cette fois, les mots sont plus crus, les noms sont donnés. Il parle d’un « milliardaire de la caste 40 », d’un homme « aux méthodes de management brutales » qui se prétend porte-parole du « peuple ». On est loin du registre symbolique, on est dans le concret d’un rapport de forces.
Un avenir incertain et la force des petits renoncements
La suite, personne ne la connaît encore. Peut-être que d’autres artistes suivront, peut-être que ce boycott restera isolé mais marquant, comme ces chansons qui ne deviennent pas des tubes mais qui changent en douce la façon d’écrire les suivantes.
Pour l’instant, l’écosystème Bolloré n’a pas officiellement réagi à cette annonce ; aucun communiqué ne vient contredire les propos du chanteur, ni corriger la réalité des liens capitalistiques rappelés par 20 Minutes, Les Inrockuptibles ou Politique-France. Ce silence, à lui seul, en dit long sur l’assurance d’un groupe si puissant qu’il peut se permettre d’ignorer la fronde d’un musicien, même respecté.
Reste l’essentiel : la question que Dominique A nous renvoie à tous, artistes, programmateurs, public. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour défendre une culture vraiment libre, où les grandes salles, les kiosques, les maisons d’édition ne deviennent pas des vecteurs dociles d’un même projet idéologique ?
Je pense à ces familles qui, le dimanche, emmènent leurs enfants à l’Olympia comme on allait autrefois à l’église, par fidélité à un rituel plus grand que soi. Je pense aussi aux valeurs de fidélité, de vérité, de liberté intérieure qui traversent la chanson française depuis Brel, Brassens ou Ferré, ces voix qui n’auraient pas supporté de courber l’échine devant un pouvoir d’argent trop pressant.
En refusant de monter sur certaines scènes, Dominique A ne ferme pas la porte de la musique ; il en rouvre une plus ancienne, celle d’une parole qui accepte de perdre un peu pour rester droite. À court terme, cela lui coûtera sans doute des dates prestigieuses, quelques ventes, des projecteurs. À moyen terme, cela pourrait peser dans la balance au moment où la France s’apprête à vivre de nouvelles batailles électorales et où la place de l’extrême droite dans nos vies culturelles n’est plus un scénario de fiction mais un possible très concret.
Je ne sais pas si l’Olympia aura un jour ses « fosses vides », comme le redoute avec une pointe d’ironie un internaute cité par la DH, mais je sais que, ce soir-là, dans un train entre Nantes et Paris, un chanteur a décidé que certains billets seraient, pour lui, définitivement sans retour. Et c’est aussi par ces petits renoncements que se fabriquent, parfois, les grands récits d’un pays.




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